Une station balnéaire hors saison. Au bout du front de mer, le dernier banc face à l’océan. La lumière de ce soir d’octobre est encore belle, la fraîcheur est déjà là. Françoise est assise au bord du banc. Elle a un blouson et une écharpe légère. Le temps semble paisible, mais elle est encore décoiffée par le petit vent de la journée. Elle mange un sandwich enveloppé dans un mouchoir en papier. Une bouteille d’eau est posée à ses pieds. Elle regarde la mer. Françoise – (Elle marmonne pour elle-même, la bouche pleine :) Un ‘ruc ‘ai ‘amais fait, ‘est ‘arler ‘out’ seule… (Elle finit d’avaler et répète en articulant :) Un truc que j’ai jamais fait, c’est parler toute seule… (Un temps, puis, comme une évidence :) Y a plein de trucs que j’ai jamais fait… (Elle regarde rapidement autour d’elle avant d’oser lancer, amusée :) Alors, la mer, on s’agite un peu ? C’est mou ce soir, on dirait un lac ! (Contente d’elle, elle croque son sandwich… Un temps, puis un regard surpris vers l’horizon. Un coup d’œil derrière elle, et elle fait un petit signe de la main. La personne en face doit insister, car elle finit par répondre avec un grand balancement de bras au dessus de sa tête.) On se connaît ?... C’est qui ce type qui me… (Un peu plus fort :) Hi ! My name is Françoise ! (Consciente qu’elle déraille tout de même un peu, mais malgré tout fière de son petit délire, elle redevient sage et anodine.) Remarque, parler toute seule quand on est toute seule, y a pas grand mérite. C’est comme chanter dans sa salle de bain… Enfin, là, ça fait une grande salle de bain, quand même… Mais parler toute seule avec des gens autour, ça, ça doit faire quelque chose. Je sais pas si je pourrais… (Elle prend sa bouteille et boit une gorgée. Pendant qu’elle regarde la mer, Jeanne arrive derrière elle. Elle va pour traverser la scène, d’un pas de promeneuse, mais s’arrête avant d’être sortie, et décide de venir s’asseoir à l’autre bout du banc. Elle pose son petit sac à dos sur ses genoux.) Jeanne – (par courtoisie :) Bonsoir. (Françoise répond d’un bref sourire. Un temps assez long. Toutes les deux regardent la mer… Puis Françoise, d’un air agacé, plonge la main dans une poche de son blouson pour saisir son téléphone portable, qui vient sans doute de vibrer.) Françoise – Oui ?... Oui, qu’est-ce que tu me veux ?... D’abord tu me parles sur un autre ton, et… (Elle se lève et s’éloigne du banc. Jeanne, pour se donner une contenance et faire semblant de ne pas écouter, sortira un appareil photo et visera la mer – le public -.) J’ai pas le droit de respirer cinq minutes ? Je peux pas… je peux pas… je… Une parenthèse de temps en temps, rien que pour moi ?... Non, pas du tout, alors là… Alors là, si tu crois que je m’inquiète… D’abord, si j’étais vraiment indispensable, il me semble que je serais un peu mieux considérée… On prendrait soin de moi… (Jeanne, innocemment, prend une photo de Françoise sans qu’elle s’en rende compte.) Mais je ne sais pas, moi, tu fais comme moi, un bout de baguette une tranche de jambon, et tu grignotes en attendant le coucher du soleil. A l’autre bout du front de mer, si possible… Je sais pas, j’ai pas d’heure… Bon appétit. (Elle referme son téléphone, plisse les yeux en regardant l’horizon, puis revient s’asseoir.) Excusez-moi. Jeanne – Oh, de rien. Françoise – Si, je vous ai gâché un peu de sérénité du soir. Jeanne – (Un sourire. Un temps…) Sur les bancs face à l’océan, ça devrait être comme au cinéma : obligation d’éteindre son téléphone… Remarquez, votre sonnerie n’était pas dérangeante. Françoise – Vibreur. Jeanne – Discret. Françoise – Mm… C’est vrai que j’aurais pu marcher plus loin pour discuter. Jeanne – Vous aviez peur que je pique votre bouteille d’eau. Françoise – Oui. Et celle-là, j’y tiens : cadeau de mon épicier. (Un temps. Sourires de sympathie.) Jeanne – C’est complètement désert, la plage, ce soir. Françoise – Octobre. Jeanne – Mm… Je vous ai vue tout à l’heure faire des grands signes. Françoise – Des grands signes ? Jeanne – C’était pour votre gymnastique ? Françoise – Ah oui, non, je répondais à un américain qui me faisait coucou, en face ! Jeanne – Ah. (Surprise et amusement. Un temps.) Françoise – Vous devez me trouver… Jeanne – Géniale. Françoise – … Je peux vous dire aussi que mon téléphone commence à se faire vieux : le vibreur ne marche plus du tout. Jeanne – Ah… C’était aussi l’américain qui vous appelait ? Françoise – … J’avais envie de savoir ce que ça faisait de parler toute seule en n’étant pas toute seule. Mais comme je n’osais pas vraiment… Jeanne – Bien joué. Et alors, ça fait quoi ? Françoise – Là, pas grand-chose. J’étais seulement une petite menteuse qui faisait semblant de téléphoner. Jeanne – Ressayez sans téléphone, si vous voulez. Françoise – Ben non, maintenant qu’on a commencé à discuter, c’est plus pareil. Ce serait juste comme si je continuais la conversation et que vous arrêtiez de répondre… (Jeanne regarde fixement la mer.) Vous arrêtez de répondre ?... C’est pas facile. Parce que même si vous ne dîtes rien, ça aura un côté « confidences à une inconnue »… Ou pire, psychanalyse sauvage : je m’allonge sur le banc et vous restez derrière à prendre des notes !... (Un temps, puis elle se lève et s’en va. Jeanne la rappelle.) Jeanne – Vous oubliez votre bouteille ! Françoise – (s’arrête et se retourne) Je savais bien que si je partais, vous alliez reprendre la parole. Jeanne – Re bien joué. Françoise – … Vous écoutiez, tout à l’heure, quand je parlais… ? (Elle fait le geste avec les doigts près du visage pour faire comprendre « au téléphone ».) Jeanne – J’entendais. Françoise – Bien sûr. Pas très intéressant, hein ? Jeanne – Pourquoi ? Françoise – Petite crise familiale. Banale. Je ne me suis pas vraiment lâchée. J’aurais pu jouer plus à fond, le drame, les cris, les insultes, les pleurs. Jeanne – Surtout qu’il n’y avait personne pour vous répondre. Françoise – Parce que parfois dans ma tête, c’est la tempête, ça secoue ! Mais ça reste coincé dans le bocal. Les gens croient que je vais bien. Les plus attentifs me trouvent courageuse. Jeanne – (Elle se lève comme pour céder sa place.) Vous voulez vous allonger ? (Sourires partagés.) Françoise – Je vous embête, hein ? Jeanne – Si vous saviez ! Françoise – A ce point là ? Jeanne – Non seulement vous ne m’embêtez pas du tout, mais je dirai même que vous m’intéressez drôlement !... (Etonnement de Françoise.) Je peux vous prendre en photo ? Françoise – Bien sûr que non ! Gardez-en pour le coucher de soleil. Pourquoi vous voulez me… ? (geste pour faire comprendre « photographier ») Jeanne – Les couchers de soleil sur un petit rectangle de papier, on est toujours déçu. « Regarde, celui-là, je te jure, il était sublime ! – Ah ? » Les gens sont bien moins ingrats, sur photo. Françoise – « Regarde, cette femme, elle était géniale ! – Ah ? » Vous en feriez quoi de cette photo ? Dans l’album entre les enfants à la plage et les enfants à Noël ? Jeanne – Je n’ai pas d’enfant, et pas d’album. Françoise – Vous voulez me coller avec un magnet’ sur la porte du frigo ? Jeanne – Je suis journaliste. Françoise – Ah. Quel journal ? Jeanne – Plusieurs. Je suis reporter free-lance. Je fais un peu de télé aussi. Françoise – C’est bien. Jeanne – A priori, je suis là pour un reportage sur le spleen des stations balnéaires en automne. Et puis quand je vois une femme seule saluer l’Amérique, répondre à un téléphone qui ne sonne pas, et tenter de lever la soupape de sa cocotte-minute (petit geste au dessus de la tête) , je me dis que voilà un sujet humain bien plus intéressant que les rues piétonnes balayées par le petit vent d’octobre. (Un temps, qu’elle met à profit pour prendre une photo de Françoise.) Françoise – Celle-là je vous parie qu’elle est nulle. Jeanne – Pourquoi ? Vous insinuez que je suis mauvaise photographe ? Françoise – Non, c’est moi qui suis mauvais sujet. Jeanne – Ça, ce n’est pas à vous d’en juger. (Elle prend une autre photo.) Françoise – Mais arrêtez, je suis parfaitement inexpressive, avec le regard vide de celle qui s’est rangée avant d’être allé au bout de son petit délire, la bouche sage de celle qui a fini de mentir, je suis décoiffée alors qu’il n’y a pas un brin de vent, et si ça se trouve j’ai un bout de jambon sur le menton et vous n’osez pas me le dire ! Super, votre reportage. .../...
Extrait
Comédie à deux faces 2 femmes décor à transformation 95 minutes
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Un soir d'octobre sur le front de mer désert d'une station balnéaire. Françoise a cinquante ans, un mari trop absent, des grands enfants qui lui échappent, un restaurant qui lui pèse... Jeanne a quarante ans, n'a ni mari ni enfant, court le monde en tant que reporter. Le première rêve de décoller, la seconde aimerait se poser. Les deux femmes se retrouvent côte à côte à regarder le coucher de soleil. Le téléphone de Françoise sonne, et c'est le début de la révolution ! La présence de Jeanne, avec son regard de journaliste, son sons du questionnement, sa caméra, va pousser Françoise à partir dans un changement de vie qu'elle n'aurait jamais osé concrétiser toute seule. L'aventure décortique, sur le ton de la comédie, les rapports entre celle qui agit et celle qui observe. Qui influence qui ? Qui manipule qui, peut-être ? Mais comme il suffit de si peu de chose pour qu'une action parte dans un sens ou dans un autre, pour le deuxième volet c'est le téléphone de Jeanne qui sonne... Et l'histoire alors est bien différente.
Cette oeuvre du Titien joue un rôle important dans la pièce. Elle symbolise ce rapport ambigü entre celle qui pousse à agir, qui tente et qui observe, et celle qui hésite, qui cherche un ailleurs, qui se sait regardée...
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