Pièce en 5 actes 2 hommes décor unique 80 minutes
Extrait
Cellule grise
Samuel, professeur de français, a une trentaine d'années. Responsable d'un tragique accident, il a été condamné à six mois de prison. Mais à sa libération, un magistrat zélé a recompté : cinq moois et vingt-neuf jours. Samuel doit retourner en cellule pour vingt-quatre heures ! La prison étant surpeuplée, il est casé avec un certain Bruno Leblanc, dit "le furieux", condamné à vingt ans de réclusion pour meurtre. Ce personnage tourmenté et caractériel est capable de redoutables accès de violence. Commence alors un huis-clos angoissant entre deux êtres aux fonctionnements opposés : Samuel qui réfléchit, qui analyse, qui cherche à convaincre, et Bruno qui n'obéit qu'à ses pulsions, qui frappe, qui ordonne et qui refuse. La culture de l'un contre la nature de l'autre. L'intelligence peut-elle contrôler le tourment ? L'impulsion peut-elle s'accomoder de la réflexion ? Leurs destins devaient simplement se croiser. Ils finissent par se percuter.
Le décor représente une cellule de prison. Il y a trois lits, dont un seul semble occupé au début. Les murs sont nus, à part quelques photos accrochées. Au fond se trouve un coin toilette avec WC. L’ensemble tient en quinze mètres carrés au maximum. Au lever du rideau, un homme (Bruno) est au milieu de la pièce. Il est en tee-shirt et il fait des pompes avec une volonté farouche de se défoncer. Il a environ quarante ans. On entend le bruit des clés dans la serrure. L’homme s’arrête et se relève, un peu essoufflé. Un autre homme (Samuel) entre. Il a la trentaine, porte des lunettes et est moins costaud que le premier. Il marque un temps d’arrêt, salue d’un petit signe de tête. Bruno, l’instant de surprise passé, gueule vers la porte qui vient de se refermer. Bruno – Hé ! C’est quoi, ce cadeau ? Je suis en isolement, ou pas ?! Hé !! Enlevez-moi ce type, j’ai pas demandé de petit copain ! (Un temps. Les deux se regardent.) Putain… Sam – Ne vous inquiétez pas, c’est juste pour une nuit. Bruno – Ah ouais ? Tu es la pute de service ? Tu fais le tour des Haute Sécurité, une nuit par cellule ? Sam – (Après un sourire forcé et un regard autour de lui : ) Je prends quel lit ? Bruno – Pas le mien. (Sam choisit un des deux autres lits…) Ça veut dire quoi, juste pour une nuit ? Tu es condamné à 24 heures, et on te colle dans le quartier des peines maxi ? Tu te fous de ma gueule ? Sam – Je ne me permettrais pas. Non, c’est un caprice de l’administration. (Il entreprend d’installer son drap et sa couverture…) En fait, j’avais pris six mois. La semaine dernière, j’ai été libéré… Bruno – Et dehors tu t’emmerdais, tu as demandé à revenir ! Sam – Pas vraiment. Un gratte-papier du tribunal, comme ça pour s’occuper, a vérifié mon dossier, il a compté, recompté, règle de trois, preuve par neuf tout ça, et il a vu que j’avais purgé seulement cinq mois et 29 jours… (Un temps. Regard incrédule de Bruno.) Alors ils sont venus me rechercher pour que je fasse mon dernier jour de tôle… Bruno – C’est bien ce que je disais : tu te fous de ma gueule. Sam – Même pas. L’administration a ses raisons que la raison ignore… Bruno – (Il cogne un grand coup dans le mur. On le devine extrêmement violent.) Merde !!! Putain c’est quoi, cette embrouille ? L’année dernière, ils avaient dit qu’ils ne colleraient plus jamais personne avec moi ! Solitude à perpète !… (Sam est inquiet et impressionné.) Qu’est-ce que tu fous là ? J’y crois pas, à ton histoire ! Ils t’ont foutu chez moi, c’est pour me tester. Pour me provoquer ! Tu as l’air d’un petit mec minable et gentil qui a tiré une peine de principe pour un enculage de mouche, et si ça se trouve tu es un tueur en série complètement barjot ! (Il recogne le mur.) Solitude à perpète, ils avaient dit !… (Un long silence.) Sam – Vous n’êtes pas obligé de me croire. C’est complètement nul, revenir pour faire le dernier jour. Je suis le premier à trouver ça nul, vous pouvez être sûr ! C’est tellement incroyable que ça ne peut pas s’inventer ; c’est obligé d’être vrai ! (Bruno le regarde durement.) … Je me case dans un coin, je ne fais pas de bruit, je ne dérange rien, j’attends vingt-quatre heures et puis voilà… Je comprends que ça vous agace, mais bon, demain… Bruno – Le mec l’année dernière, ça leur a pas suffit… Sam – Et je vous jure, la nuit, je ne ronfle pas. Bruno – (Plus pour lui-même : ) Ils savent bien que j’y arrive pas… Ils savent bien. (Il se prend la tête dans les mains. Long silence.) Sam – (mal à l’aise) Je m’appelle Samuel… Sam, si vous préférez. Bruno – Je préfère pas. Pas de familiarité, on n’est pas intimes. Sam – D’accord. C’était juste pour… En voisins de paillasse, on ne va pas se donner du « monsieur », non plus… Bruno – Samuel. Sam – Et vous ? C’est comment, votre nom ? (Pas de réponse. Bruno semble s’être renfermé dans un monde de tourments intérieurs.) Ce petit renseignement, ce n’est pas pour chercher l’intimité. C’est une simple commodité. Bruno - … Tu ne devineras jamais. Sam – C’est pour ça que je demande. Bruno – … Le furieux. Sam - … Pardon ? Bruno – (Il crie :) Le furieux ! (et il se radoucit aussitôt en souriant, content de son effet.) C’est comme ça que la plupart des gens m’appellent. Mon vrai nom, c’est Leblanc. Paraît que ça me va pas. Ça fait penser à une colombe, à un agneau. Ça me va pas. Sam – En blanc, il y a aussi des ours. Des loups, même. Bruno – On y pense moins. Je suis trop dégueulasse pour qu’on m’appelle Leblanc. Sam – « Le furieux », j’aurai du mal. Bruno – Eh bien le plus simple, c’est que tu m’appelles pas ! Sam – … Vous avez un prénom, peut-être ? (Bruno réagit seulement par un petit rire.) Je vous promets : ce sera ma dernière question. Votre âge, votre casier, votre numéro de sécu… (Geste pour signifier qu’il n’en parlera pas. Un temps, puis comme « le furieux » tarde encore à se livrer, il se désigne en précisant :) Fortan Samuel. Et vous : Leblanc… comment ? Bruno – (Il regarde Samuel et finit par lâcher :) … Bruno. Bruno ! Est-ce qu’on a idée de s’appeler Bruno ! Sam – Pourquoi pas ? Bruno – Bruno. Un prénom pour épouser une Chantal, pour être magasinier, et pour jouer au foot le dimanche matin avec une bande de copains bedonnants. Sam – Clichés. On pourrait dire la même chose avec Patrice ou Christian… Bruno – Non. Sam – Si. Votre identité ne vous plaît pas, d’accord, mais ce n’est pas une raison pour… Bruno – Stop ! Des psychologues, j’en ai usé trois. Viens pas jouer sur ce terrain là. .../...
Cette pièce a été élue coup de coeur du Festival Off d'Avignon 2013, dans la catégorie "comédie dramatique". Elle est publiée aux éditions Art et Comédie.
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Yannick Nédélec
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