.../... (Dans le vestiaire des dames, les affaires de Colette et de Blandine traînent sur les bancs. Les douches coulent à flot. En coulisse des bribes de paroles surnagent parfois. Soudain, un sac de sport, lancé depuis la porte, atterrit au milieu du vestiaire. Le bruit des douches diminue un peu. Une paire de chaussures d'homme traverse la pièce... Puis, poussé du dehors, Jérôme fait une entrée réticente. Il n'a que sa serviette rouge nouée autour de la taille.) JEROME - (A mi-voix, vers la coulisse : ) Arrête, c'est con... (Hésitant, il va chercher ses chaussures à l'autre bout de la pièce.) Et il trouve ça drôle... (Au moment où il prend son sac, Blandine arrive des douches. Voyant Jérôme, elle pousse un cri et repart aussitôt. La dernière douche s'arrête. Jérôme reste un instant figé, pris en faute.) COLETTE - (Off) Qu'est-ce qu'il y a ? BLANDINE - (Off) Un type, à moitié nu, dans notre vestiaire ! JEROME - (Machinalement, il rajuste sa serviette.) Excusez-moi. COLETTE - (Off) Qu'est-ce qu'il fait ? BLANDINE - (Off) Qu'est-ce que vous faites ? JEROME - (Il allait repartir, mais il s'arrête pour bredouiller :) Heu, rien, je... je reprends mes... Je ramasse les... les affaires, et je... COLETTE - (Off) Les affaires de qui ? JEROME - De moi. De moi. Ils sont cons, ils me les ont... Des vrais gamins! (En repartant, il tombe sur Claire qui vient d'entrer, en tenue de sport.) Ho, Claire ! Je, je... CLAIRE - Tu ? JEROME - Il... C'est Roland, il m'a... CLAIRE - Oui, j'ai vu. JEROME - Et tu as laissé faire ? CLAIRE - Je suis arrivée trop tard pour empêcher le drame. (Blandine revient discrètement, la serviette bien ajustée pour cacher l'essentiel.) JEROME - Ah... En plus elle se moque de moi. CLAIRE - Je ne me permettrais pas. JEROME - (Sceptique : ) Oh... CLAIRE - Ecoute, cet épisode plutôt quelconque ne nous fait mourir ni de rire, ni de honte. Jérôme dans un vestiaire de dames, ce n'est tout de même pas un loup dans une bergerie ! JEROME - Elle continue à se moquer, là, non ? BLANDINE - Vous pouvez prolonger le débat ailleurs ? J'aimerais pouvoir me rhabiller tranquillement. (Roland entre brusquement, comme catapulté de l'extérieur. Il est en tenue de ville. Une fois son élan stoppé, il fait semblant d'être confus, époussette ses habits, souffle, sourit.) ROLAND - Désolé... BLANDINE - Hé, ça va durer longtemps, ce petit jeu ? ROLAND - (Vers la coulisse : ) Jean-Pierre, tu es vraiment... COLETTE - (Off) Blandine, tu peux me passer mon peignoir ? BLANDINE - (Elle prend ses affaires, puis le peignoir de Colette.) Oui. Il faut bien se couvrir en sortant, Colette, Il y a un courant d'air terrible entre le vestiaire des hommes et celui des femmes ! (Elle ressort vers les douches.) ROLAND - Bon allez, Jérôme, dépêche-toi, je crois qu'on gêne. JEROME - C'est bien à lui de dire ça ! CLAIRE - (Sortant son sac de son casier : ) Messieurs, à bientôt, et merci de votre visite. JEROME - On s'attend dans le hall ? CLAIRE - Si tu veux. (Jean-Pierre, bien habillé, risque un pas sur la scène.) JEAN-PIERRE - Alors, qu'est-ce que vous faites ? CLAIRE - Mais ! On n'a pas annoncé une journée porte ouverte, non ? JEAN-PIERRE - Pardon, je venais juste vérifier si mes... CLAIRE - Ça devient un peu lourd, votre gag... JEAN-PIERRE - camarades ne faisaient pas de bêtises. CLAIRE - Et il y en a un quatrième qui prépare son entrée ? ROLAND - Je ne pense pas. De toutes façons, vu l'accueil, je crois qu'on va annuler toutes les visites. COLETTE - (Venant des douches, en peignoir : ) Et c'était à quel sujet, ces visites ? Il devait y avoir urgence, pour que vous n'attendiez même pas que nous soyons rhabillées. (Echanges de regards entre les trois hommes, chacun semblant attendre qu'un autre réponde...) Pas tous en même temps. ROLAND - (Il tente de reprendre le dessus en blaguant.) Ah, on voit que madame a l'avantage de jouer sur son terrain. Un point pour l'équipe féminine. COLETTE - Personne ne vous a demandé de sortir de votre camp. ROLAND - Bien sûr. COLETTE - Mais on pourrait bien vous demander d'y retourner. ROLAND - Bien sûr. Ce serait dommage, maintenant que le premier pas est fait... CLAIRE - Eh bien faites le deuxième dans l'autre sens. ROLAND - ... D'accord. Deux à zéro. JEAN-PIERRE - Allez, Roland, il vaut mieux se replier. D'un côté il y a des hommes, de l'autre il y a des femmes, entre les deux il y a un mur - plus solide que du béton : c'est construit avec des tabous - , et ce n'est pas aujourd’hui qu'on va faire sauter la sacro-sainte séparation des douches mâles et des douches femelles ! Surtout avec tes farces de collégien comme point de départ ! CLAIRE - Et pourquoi la faire sauter, cette séparation ? Elle vous gêne ? Le vestiaire, c'est peut-être le seul endroit où la mixité n'est pas encore arrivée, et c'est tant mieux. Chaque sexe a le droit, je dirai même le plaisir, de cultiver ses particularités dans un endroit réservé. Même vous, vous croyez que vous auriez autant d'allégresse à chanter, à gueuler ou à raconter vos histoires de cul si des femmes se remaquillaient dans la même pièce ? COLETTE - Et quand tu parles de maquillage, c'est pour être polie. C'est plutôt le moment du déshabillage qui créerait une drôle d'ambiance... ROLAND - Pas forcément... COLETTE - Avouez donc que vous avez franchi cette porte plus pour constater les progrès de nos muscles fessiers que pour discuter popote ! Mater le vestiaire des filles, c'est un vieux fantasme qui vous travaille, non ? JEROME - Fantasme ?... ROLAND - C'est l'interdit qui fait fantasmer ! S'il n'y avait pas ce mur entre les hommes et les femmes, ça ne ferait aucun problème. Les scènes de déshabillage deviendraient d'un banal ! Personne n'y ferait attention. CLAIRE - Et ce serait tellement triste ! JEAN-PIERRE - Triste ? CLAIRE - Je me mettrais nue à côté d'un homme, et il ne me jetterait même pas un coup d'oeil ? Comme si j'étais vieille, laide, transparente ? Et il continuerait à parler de sa bagnole, comme si j'étais moins qu'un poster de calendrier pour routier ? ROLAND - Mais... on se change pour faire du sport, il ne s'agit pas de strip-tease ! CLAIRE - Même! Toi, si tu enlevais ton short devant moi, je ne te regarderais pas comme si tu mettais ta casquette. Et ce n'est pas du vice ! C'est la contraire qui me semblerait anormal. ROLAND - Effectivement, si ma casquette te donnait des émotions, il y aurait problème... JEROME - (Toujours avec son sac et ses chaussures à la main.) Heu, c'est pas que je m'ennuie, ni que j'ai froid, mais comme la discussion a l'air bien installée, heu... ROLAND - Tu veux te retirer dans tes appartements ? Je t'en prie, personne ne t'oblige à rester. JEROME - L'idéal, ç'aurait été que personne ne m'oblige à venir. (A Claire, avant de sortir : ) Dans le hall? Cinq minutes ? CLAIRE - Environ. Ça dépend si ces messieurs libèrent la place ou maintiennent le siège. JEAN-PIERRE - Le siège, faut pas exagérer ! Dîtes qu'on vous tient en otages, pendant que vous y êtes ! JEROME - J'y vais. (Se retournant vers Jean-Pierre et Roland, qui ne bougent pas : ) Vous connaissez le dicton ?... L'homme propose, la femme dispose... et le con s'impose. ROLAND - Intéressant. Et alors ? JEROME - Celui-là, quand il n'a pas envie de comprendre... En entrant ici, on a fait une proposition. En nous conseillant de sortir, elles nous ont montré une autre disposition. Alors maintenant si vous restez, devinez à quelle catégorie de gens vous appartenez ! BLANDINE - (Revenant des douches, habillée : ) Je crois que j'ai trouvé. Je peux dire la réponse ? ROLAND - Quand la question est idiote, la réponse est rarement intelligente... JEROME - Idiote, ma question ? Gênante, plutôt ! ROLAND - Donne la toi-même, ta réponse ! Hein ? Je donne ma langue au chat. On est des quoi ? JEROME - Des sans-gêne. ROLAND - C'est pas le mot. On est des quoi ? Des quoi ? JEAN-PIERRE - T'emballe pas, Roland, c'est un mot comme ça... ROLAND - Peut-être, mais je préfère les mots autrement ! On est des quoi ? JEROME - Arrête, Roland, ça va confirmer ma réponse. ROLAND - Mais donne la, ta réponse ! Ose ! Devant nos charmantes hôtesses, ose le dire, qu'on est les rois des cons ! JEROME - Les rois, c'est peut-être en trop... ROLAND - Et les cons, c'est pas en trop ?! JEAN-PIERRE - Je crois que c'est toute la scène, là, qui est en trop... ROLAND - C'est le Jérôme qui la fait, la scène ! Il me cherche, il me trouve! Regarde le, avec son sac et ses godasses, depuis cinq minutes qu'il annonce son départ, il devrait déjà être arrivé ! JEROME - (Etonnamment fort : ) Il est con !... Mon sac et mes godasses ne sont pas venus là tout seuls ! Je ne suis pas un souffre-douleur, je ne suis pas le pauvre gars qu'on balance en éclaireur, ou en prétexte, devant les femmes à poil! (à Blandine : ) Pardon. Parce qu'on ne sait pas comment y aller soi-même! Et puis tout ça c'est de la jalousie ! Ils sont grands, forts et beaux, ils sont ouverts et ils parlent bien, mais ils sont en manque d'amour, les coqs ! Divorcés, ou sur le point de l'être, et ils cherchent désespérément des nouvelles conquêtes, alors ils supportent mal quand c'est le petit freluquet qui s'attire en premier les tendresses de... (Un petit regard vers Claire.) Hein ? Ils se disent : y a quelque chose de pas normal. Le Jérôme, on le croyait puceau, et le voilà qui fricote avec une belle dame qui... ROLAND - Ho ! Holà ! Arrête ton récital, tu veux ? Si tu as des trucs à déballer sur nous, tu nous les dis d'abord en privé, les yeux dans les yeux, et on jugera après si ça vaut le coup de les étaler sur la place publique ! JEROME - (Un temps. Il cherche une réponse définitive.) Tu as toujours le dernier mot, mais ça ne veut pas dire que tu as toujours raison. (Il sort.) .../...
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Comédie en 9 tableaux 3 hommes, 3 femmes 2 décors 85 minutes
Dans un club de gym, trois hommes et trois femmes transpirent pour un peu de force et de beauté. Six personnages en quête d'amour essaient de regonfler leurs muscles, et leur moral avec. Dans les vestiaires, lieux particuliers où subsistent une rigoureuse séparation des sexes, lieux d'intimité, de confidences et de rires, les hommes parlent de femmes, les femmes parlent des hommes... Entre eux, une cloison solide, construite avec des tabous. Mais un jour, par jeu, par défi, par désir aussi, les hommes bravent l'interdit en allant voir du côté des dames... "Vestiaires" est une suite de tranches de vie souvent burlesques, parfois tendres, sur les difficultés des rapports hommes-femmes.
Vestiaires
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