Comédie en 3 actes 3 hommes, 3 femmes Un décor 90 minutes
Le pendule
Un pendule au dessus d'une main : s'il tourne, la personne a ou aura une fille, s'il fait un va-et-vient, c'est un garçon. Johanna, jeune institutrice, s'amuse parfois à faire cette expérience étrange, et jusqu'à présent son pendule a toujours dit la vérité. Elle-même aura apparemment une fille et un garçon. Un jour de fin d'année scolaire, elle raconte cela à ses élèves, qui la pressent de sortir son pendule pour eux. Le verdict est alors stupéfiant et effrayant : personne dans la classe n'aura d'enfant ! Une génération entière qui n'aura plus de descendance ! De là à imaginer que l'humanité pourrait avoir disparu d'ici une dizaine d'années... Johanna, son mari, son frère, des amis, vont réagir diversement à cette révélation. Certains y croient, d'autres se moquent, mais tous sentent que cela peut changer leur façon de vivre. Un couple se déchire, un autre se soude, un troisième se forme. Et si c'était vrai ? Sur le ton de la comédie, la pièce explore les conséquences possibles de l'immobilité du pendule...
Commander le texte complet
Extrait
I Le décor représente un jardinet de ville. Selon l'inspiration (et le budget) du décorateur, il pourra y avoir de la pelouse, un mur de clôture au fond sur lequel grimpent quelques plantes, un ou deux bancs, une table desserte, des chaises pliantes... Pas de plastique ! Du bois au vernis un peu passé ou du fer quelque peu rouillé. C'est un jardin agréable mais pas très entretenu. Au lever du rideau, Fred est sur un banc, sa guitare posée à côté de lui. Audrey est debout, assez loin de lui. Guillaume, faussement enjoué, est au milieu. Guillaume – Excusez-moi, je reviens dans un instant... Je vous laisse faire connaissance... (Et il sort déjà. Un temps. Echange de regards, sourire automatique d'Audrey, râclement de gorge de Fred...) Audrey – Je suppose qu'il va voir Johanna. Fred – Mm... Donc il ne revient pas dans un instant. Je la connais assez, ma soeur : quand elle part comme ça dans une crise d'angoisse, on ne lui redonne pas le sourire juste par un bisou dans le cou ! Audrey – Ce n'est pas vraiment une crise d'angoisse. Fred – Elle s'est engueulée avec Guillaume ?... (Un temps.) Audrey – Elle ne vous en a pas parlé ? Fred – De quoi ? Audrey – De... de son expérience, hier, à l'école. Fred – Avec moi, elle ne cause jamais boulot, elle sait bien que ça ne m'intéresse pas. (Encore un temps...) Audrey – Et... C'est quoi, ce qui vous intéresse ? Fred - ... Ah, donc on fait connaissance, c'est ça ? Audrey – Pourquoi pas ? A moins que vous ne préfériez parler météo. Ou jouer de la guitare. Fred – (Il prend la guitare, enchaîne quelques accords, puis chantonne :) L'air est bien doux ce soir, tout risque d'orage semble écarté. Vingt-cinq degrés et pas de vent, ce sera une belle soirée de Saint-Jean. Audrey – (Elle chante de même en improvisant, Fred continuant l'accompagnement à la guitare.) Mais si Johanna reste enfermée, avec ses peurs et ses questions... la Saint-Jean sans feu ni fumée... ne sera que désolation. Fred – Soirée comédie musicale ? Cool ! (Guillaume revient, avec un sourire de façade. Fred reprend en chantant.) Alors ? Tu reviens tout seul ? Elle fait toujours la gueule ? Guillaume – Elle va arriver. Et puis, elle n'est pas fâchée. C'est juste un petit blues personnel. Audrey – Un petit blues personnel ? Ah, j'avais cru comprendre que ça mettait tout de même en question l'avenir de l'humanité, carrément la survie de l'espèce humaine, mais bon, si ça peut passer avec un coup de maquillage et un apéro... Guillaume – Audrey, ne rentre pas dans son jeu. Si toi aussi tu dramatises cette histoire... Fred – C'est secret défense, ou je peux savoir de quoi il s'agit ? Guillaume – (Avec un brin d'ironie) Ah, si l'information se révélait scientifiquement exacte, et si elle remontait en haut lieu, je crois qu'elle pourrait être classée secret défense, oui ! Audrey – Ça ferait l'effet d'une drôle de bombe, c'est sûr ! Fred – Bon, vous crachez le morceau, ou quoi ? Guillaume – Je pense que c'est à Jo de décider si elle prend le risque de publier l'affaire. Fred – Même vis à vis de moi ce serait considéré comme un risque ? Vous faîtes flipper, là ! Guillaume – (Après un petit temps d'hésitation et un regard vers Audrey) Bon. Fred, je suppose que Jo t'a déjà fait le pendule. Fred – Le pendule ? Guillaume – Oui, le... (Il mime la paume de la main gauche vers le ciel et l'autre main vingt centimètres au dessus qui agiterait un fil.) Fred – Ah ! Ben oui, elle l'a fait à toute la famille. Guillaume – Et ça a donné quoi ? Fred – Heu, un garçon, je crois. Audrey – Tiens, comme moi ! Fred – Mais il n'est pas encore né. Audrey – Le mien non plus. Fred – Et la mère n'est pas encore en vue. Bref, et alors ? Guillaume – Alors... Hier elle s'est amusée à faire le pendule à ses élèves... (Johanna est entrée.) Jo – Fred, tu ne raconteras ça à personne, promis ? Fred – Parce que ? Tu aurais des ennuis avec l'inspecteur ? Tu es hors programme ?... C'est vrai qu'étudier le magnétisme du pendule à dix ans, c'est un peu compliqué. Jo – C'était juste un petit jeu de fin d'année. Ils me demandaient si j'avais des enfants, je leur ai dit que pas encore, mais... Et je leur ai fait l'expérience du pendule sur moi. L'anneau tourne, bientôt j'aurai une fille ! Après l'anneau fait le va-et-vient, j'aurai un garçon ! Et après l'anneau ne bouge plus, la famille sera au complet ! (Un temps, elle hésite à livrer la suite.) Fred – C'est quand même pas ça, le secret défense ? Jo – Certains ont commencé à me dire : "moi, moi, tu me le fais ?" Je n'aurai jamais dû accepter. (Une émotion l'arrête. C'est Audrey qui va aider au récit.) Audrey – Jo, pressée par des petites filles surtout, a commencé à tester. Et la première, rien, le pendule n'a pas bougé. Jo – La petite en est restée figée, j'ai cru qu'elle allait pleurer. Une autre a insisté : "et moi !"... Pareil, le pendule est resté fixe. Alors un garçon a dit : "oui mais ça marche pas parce qu'on est encore trop petits". Fred – Remarque pas idiote. Jo – Sauf que je me rappelais avoir fait la même chose il y a douze ans, quand j'étais animatrice en colonie de vacances, et sur presque tous les mômes ça avait donné des résultats. Fred – Bah, tu es tombée sur deux gamines qui n'auront sans doute pas d'enfant ; ça se peut. C'est juste moche pour elles si pour l'instant elles ont l'idée d'en avoir. Audrey – Oui, mais Jo a continué, pour montrer au garçon que le pendule marchait même avec les petits. Fred – Et ? Audrey – Et rien. Fred – Comment ça, rien ? Jo – Le troisième : pendule immobile. La quatrième : pendule immobile. Et le cinquième. Et la sixième. Fred – Merde, c'est la classe dont le bus va tomber dans un ravin l'année prochaine ?... Pardon, c'est de mauvais goût. A la cantine, ils bouffent des trucs qui rendent stérile ? Guillaume – Pas la peine de chercher des explications violentes ou débiles, j'ai déjà essayé hier soir. Fred – Et c'était quoi, ton idée la plus débile ? Juste pour voir. Guillaume – Heu... Par une étrange crise de mysticisme, tous les élèves de sa classe finiront dans des monastères et des couvents. Jo – Et c'est avec ce genre de réflexion qu'il espérait me rassurer. Fred – N'empêche, ça a beau être cruel, le bus dans le ravin c'est une explication qui tient la route. Enfin, "qui tient la route", façon de parler. Audrey – Alors il y aura deux bus. Parce qu'après, Jo est venue me voir dans ma classe, et m'a demandé si elle pouvait faire le jeu avec mes petits de huit ans. Fred – Et encore une classe sans descendance ? Audrey – Elle a arrêté au bout de dix. Jo – Je suis sortie en bredouillant : "excusez-moi les enfants, c'est un jeu idiot, ça ne marche pas..." Guillaume – Voilà. C'était ça, la seule conclusion sensée. Fred – Une étude vaguement "paranormale" sur un petit échantillon de quarante gamins, est-ce vraiment suffisant pour en conclure l'extinction prochaine de la race humaine ? Guillaume – Voilà. Ça, c'est une deuxième conclusion sensée. Jo – Oui, hier soir, Guillaume m'a aussi sorti ses analyses scientifiques et rigoureuses. J'ai bien compris : à pile ou face, si tu fais pile trente fois de suite, tu as toujours une chance sur deux de faire face la fois suivante. Et bien sûr j'ai eu droit au démontage cartésien de ma théorie irrationnelle. "Aucun protocole expérimental acceptable par la communauté scientifique mondiale n'arrivera à justifier l'interprétation des mouvements pendulaires !" Audrey – Comme l'existence de Dieu. Le fait qu'il n'y ait pas de protocole expérimental ne prouve pas que Dieu est une idée fumeuse. Fred – Stop ! Dans quoi on s'embarque, là ? Il me semble qu'on était là pour une soirée entre amis avec barbecue et rosé bien frais. Et ça tourne au colloque "métaphysique et fin du monde". Guillaume, laisse tomber le pendule, envoie le tire-bouchon ! Guillaume – Bien parlé ! J'ai un petit "Sable de Camargue" bio... croyez-moi, ça vous remet dans le sens de la vie ! (Il sort.) Jo – La meilleure façon de résoudre un problème, c'est d'arrêter de se le poser. Voilà, ça c'est une belle démarche constructive ! In vino veritas ! Fred – "In pendulo destinum", tu es sûre que c'est mieux ? Jo – Ce n'est pas plus ridicule. Les rationnels qui exigent que tout s'explique, les dévots qui se fient à la grande explication unique, et les fatalistes qui ne cherchent jamais d'explication, tous ceux-là sont aussi fatigants les uns que les autres. Il faut juste s'interroger et savoir ne pas rejeter des réponses qui nous dépassent. Fred – Tu crois que je ne m'interroge jamais ? C'est juste que j'attends d'être seul pour le faire. J'ai la spiritualité solitaire, moi, madame. En groupe, je suis là pour dire des conneries et boire des coups. Audrey – Mais à plusieurs, on a plus de chances de trouver des réponses, non ? Fred – Mais qui dit que ces réponses sont les bonnes ? La spiritualité collective, ça mène à la religion. Ou à l'engueulade. Chaque religion prétend avoir raison, or comme cinquante religions différentes ne peuvent pas toutes avoir raison, j'en déduis évidemment qu'elles ont toutes tort. Et je m'abstiens. Et la première qui relance le débat avec une grande phrase sur le mystère de la destinée, je lui coupe la parole en beuglant une chanson à boire ! Audrey – (Après un temps, malicieusement, les yeux au ciel) Pourquoi ?... (Fred fait le geste de prendre sa guitare.) C'était pas une grande phrase ! Jo – D'accord. Je continuerai à méditer seule sur ma panne de pendule... Mais je pense que ça va beaucoup nuire à ma qualité de sommeil, et peut-être même à ma bonne humeur dans les soirées entre amis avec barbecue et rosé bien frais. (Guillaume revient avec une bouteille de rosé, un tire-bouchon, et il est accompagné par Arnaud et Virginie. Lui apporte aussi une bouteille de champagne en cadeau.) Arnaud – Bonsoir ! Virginie – Bonsoir. Guillaume – (Pendant les bises et les annonces de prénoms, puisqu'à priori les nouveaux arrivants ne connaissent ni Audrey ni Fred.) Peut-être va-t-on annuler la commande de rosé, vu que notre généreux mécène de la soirée fournit le champagne ! Arnaud – Non, garde-le pour plus tard. Remet le au frigo, je ne suis pas sûr qu'il soit assez frais. Virginie – Excusez le retard, c'est à cause de la baby-sitter. Arnaud – Pas seulement. Virginie a aussi mis dix minutes à choisir son collier ! Virginie – Il exagère ! Fred – En tout cas, elle a bien choisi : une chaîne fine, avec un pendentif en pierre, ça va faire un excellent pendule ! Guillaume – Là, c'est toi qui remues le couteau dans la plaie ! Fred – N'empêche, pour garder Jo de bonne humeur, ce qu'il faudrait c'est constater une fois pour toutes que le pendule ne marche plus. Sur personne. Même sur ceux qui ont déjà des enfants ! Voilà, elle n'a plus le fluide, c'est tout, une petite panne ça peut arriver à tout le monde. Et on n'en parle plus ! Virginie – Il y a un souci ? Guillaume – (entreprenant de déboucher le rosé) Oh, juste une histoire de magnétisme qui ne tourne plus rond. Fred – Virginie, puis-je vous emprunter quelques instants votre joli collier ? Virginie – Pourquoi pas, mais s'il est possible d'avoir un semblant d'explication... Fred – Normalement, c'est secret défense... Jo – Mon frère désire savoir combien tu as d'enfants, mais en demandant à ton collier, pas à toi directement. Arnaud – Un peu ésotérique, peut-être... (Virginie donne son collier à Jo.) Virginie – (amusée malgré tout) Je ne comprends pas bien le jeu. Deux enfants. Deux garçons. Fred – (invitant Jo à faire le test) Confirmation par la science ? Jo – (Un soupir, un sourire forcé, et elle accepte.) Virginie, tend la main gauche, paume vers le ciel. (Au premier test, le pendule oscille linéairement.) Alors, je n'ai plus de fluide ? Voilà un très beau garçon ! (Elle lance le deuxième test après avoir frotté la chaîne contre le bord de la main. Le pendule va se mettre à tourner...) Fred – Ah ah ! Le deuxième garçon est une fille ! Petite perturbation de fluide quand même, non ? (Après un échange de regards avec Virginie, Jo teste une troisième fois, et le pendule annonce un garçon. Silence. Au quatrième test, il semble qu'il n'y ait plus de mouvement.) Guillaume – Allez, c'est bon, on passe à autre chose ? Fred – Ok. Mais maintenant au moins, on est rassuré : ce soit-disant truc divinatoire n'est pas fiable ! Virginie – (remettant son collier) Si. (Un temps. Petite hésitation.) En fait, j'ai eu un garçon, une fausse couche, un garçon. Arnaud – Ah, c'est très très fiable, le pendule. Moi je l'avais fait à ma chienne, avec son collier sur sa papatte, pareil, et effectivement, sa portée c'était trois mâles et deux femelles ! Fred – (tragédien) Mais alors, c'est donc vrai : la fin du monde est proche ?! (Jo, le visage fermé, sort assez vite. Arnaud et Virginie, déconcertés, sollicitent une explication du regard...) ...
Accueil
auteur de théâtre
Yannick Nédélec
Contact
Pièces de théâtre
Spectacles
Comédies Projets et regrets... Cellule grise Vestiaires Les pieds sur terre Enlèvement à domicile Spéléo dactylo Mini ZUP Monsieur Zitte L'impromptu des apprentis Tournée d'adieux Le roi de choeur Le pendule Spectacles d'humour L'effet salaire Les coureurs Tranches de quais Cupidon et compagnie Qui tombe de haut revient de loin La revanche du corbeau Inspiré ? Soufflez ! Comédies musicales Monsieur Joseph Poussez les murs ! Spectacles jeune public Une cuillère pour Albert Julo Padpo Les p'tits boulots de Julo Padpo