Le roi de choeur
Comédie en 3 actes 5 hommes, 10 femmes pas de décor 90 minutes
Une chorale prépare un concert sur les hymnes du monde. Rigueur, joie et patriotisme ! Les dernières répétitions se font pourtant dans un désordre effrayant, entre ceux qui arrivent en retard, celles qui ne connaissent toujours pas les paroles, ceux qui s'amusent quand le chef réclame de l'ordre... Un incident va définitivement faire chavirer le pauvre navire : la révélation de la liaison adultère du chef avec une choriste. La mutinerie est lancée ! Le chef pourra-il sauver son poste, son concert, sa famille ? Les clans se forment, un journaliste vient ajouter à la confusion, et la pauvre chorale est ballottée dans tous les sens !
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Extrait
(A l’ouverture du rideau, la scène est vide. Nadège entre, portant une plante verte qui la cache en grande partie. Elle chante « La Marseillaise » avec application.) Allons enfants de la patrie, Le jour de gloire est arrivé… etc… (Elle hésite sur l’endroit où poser sa plante… Brigitte entre à son tour, elle aussi camouflée par les feuillages qu’elle transporte. Elle chante « God save the Queen » avec application.) God save our gracious Queen, Long live our noble Queen, God save the Queen… etc… (Après quelques errements, les deux femmes se retrouvent nez à nez, où plutôt plante à plante, au centre de la scène. Elles interrompent leurs chants.) Nadège - Au milieu, ou sur les côtés ? Brigitte – Je dirai qu’au milieu, c’est mieux, mais ça va gêner le chef. Nadège – Alors c’est pas mieux. (Et elles vont poser leurs plantes à l’avant-scène, l’une côté jardin, l’autre côté cour, tandis qu’Agnès entre en chantant l’hymne américain avec application.) Whose broad stripes and bright stars Threw the perilous fight… etc… (Elle porte une pile de tissus bien pliés. Elle hésite un peu, ne sachant où poser ses drapeaux.) Agnès – Vous les laissez là ? Nadège – Bien sûr. Où veux-tu qu’on… ? Agnès – Un peu ringard, non, les pots de fleurs sur scène ? Patronage. Ça fait élection miss Comice agricole… Brigitte – Et toi, t’es pas ringarde avec tes drapeaux ? Agnès – Des drapeaux de tous les pays du monde, ça fait élection Miss Univers. La classe au dessus, ma chère ! Brigitte – En plus, tes drapeaux ils vont pendouiller comme des torchons : y a pas de vent, ici ! Mes plantes au moins, elles ne pendouillent pas. Agnès – Les drapeaux, c’est une idée du chef. Brigitte – La verdure aussi ! (Pendant cet échange, d’autres choristes sont entrés. Quelques bonjours, quelques bises… Les estrades du fond se garnissent peu à peu. Puis Christian et Hubert arrivent en portant plusieurs poteaux porte-drapeaux.) Christian – On amène les potences. Les condamnés sont prêts ? Agnès – Toujours spirituel et délicat, Christian. Christian – Toujours aimable et joyeuse, Agnès. Hubert – On pose les hampes au fond, on les dressera plus tard. Christian – (avec emphase) Oh oui ! Au fond, les hampes se dresseront, tels des mats glorieux portant fièrement les couleurs des peuples de la terre… Hubert – Avance, Christian, t’es chiant. (Ils vont déposer leurs poteaux derrière les estrades, Christian chantant l’hymne russe.) Gloire à toi ma patrie, Gloire à toi noble terre… (D’autres choristes arrivent.) Nadège – Je trouve que ça ne fait pas très riche, en décoration. Hubert – Mais c’est que nous ne sommes pas très riches, ma chère Nadège. Qu’auriez-vous souhaité de plus ? Nadège – Je ne sais pas, moi, mais deux plantes et trois drapeaux… Sans parler des costumes. Tous en noir et blanc… Christian – Pour chanter l’hymne russe, tu aurais voulu un manteau de fourrure, et pour l’hymne brésilien un string à paillettes? (Nadège hausse les épaules.) Brigitte – Arrête donc de te croire drôle, mon pauvre Christian. Christian – Le fait que toi tu ne rigoles pas ne prouve pas que je ne suis pas drôle ! J’ai vu Rachel et Juliette, elles se sont marrées, hein mes poules ? Même Agnès a bougé le coin des lèvres, on aurait dit un sourire. (Vincent entre en chantant l’hymne allemand avec une application exagérée, et assez fort pour que tout le monde se tourne vers lui.) Einigkeit und Recht und Freiheit, fuer das deutsche Vaterland! (Plusieurs choristes, Juliette en premier, se sont joints à lui après les deux ou trois premiers vers.) Vincent – (Il interrompt le chant avec un geste large de chef d’orchestre.) L’hymne allemand, c’est le plus beau. S’il n’est pas chanté par des militaires. Rachel – Tous les hymnes gagnent beaucoup à ne pas être chantés par des militaires. Vincent – Si c’était moi qui décidais du programme, je finirais le concert par l’hymne allemand. Terminer par « La Marseillaise », c’est d’un convenu ! Juliette – C’est pour être plus sûr que le public se lève. Pour pouvoir dire : « Quel concert ! Au final, toute la salle était debout ! Standing ovation ! » (Le chef vient d’entrer, ses partitions sous le bras. A la différence des autres, il porte une veste.) Le chef – Pas du tout ! Cette fin n’a rien d’un artifice. Je joue en France un concert sur les hymnes du monde, et le public français attend sa Marseillaise comme un bouquet final. L’Allemagne en point d’orgue, vous n’y pensez pas ! On ne me le pardonnerait jamais. Juliette – Faut pas exagérer. A priori, c’est pas un public d’anciens combattants. Le chef – (coupant net) Juliette !... (Il installe ses partitions sur le pupitre. Deux ou trois choristes arrivent, confus d’être là après le chef. Celui-ci leur dit sans même les regarder :) Dépêchez-vous, dépêchez-vous. (Tout le monde s’installe sur les estrades, avec une certaine confusion, mais sans chahut ni bavardages car tous savent bien que le chef ne le supporterait pas. D’ailleurs le chef se fâche quand même.) Bien, alors vous imaginez que là, il y a un grand rideau rouge, que derrière il y a le public, qui s’impatiente et donc qui guette le moindre signe annonciateur du concert, et ce rideau, ce n’est pas un mur anti-bruit ! Alors si vous entendez le public bavarder et tousser, dîtes vous bien que lui, le public, il vous entend aussi piétiner, bousculer, trébucher, chuchoter, pouffer, racler, moucher… Christian – Péter. (Le chef, d’un geste soudain, net et précis, lui indique la coulisse.) … Que j’aille péter dehors ? Le chef – Si vous voulez continuer à faire le pitre, vous allez au bistrot en face, il y a des piliers de comptoir que cela amusera sûrement. (Silence glacial. Même Christian adopte un profil bas. C’est le moment que choisit Dominique pour une entrée peu discrète. Elle a encore son manteau, son sac, elle a les cheveux humides et elle se dépêche.) Dominique – Bouh la la, la course, la course ! Bonsoir tout le monde ! La course ! Excusez mon retard, c’est parce que mon mari avait… Le chef – Dominique, tu nous donneras des explications le jour où tu arriveras à l’heure. C’est ça qui sera intéressant. Peut-être. Dominique – (Elle enlève vite son manteau, le pose sur une chaise, sort un sèche-cheveux de son sac !) Même pas eu le temps de… (un coup d’œil au chemisier…) Oh, et puis j’ai boutonné lundi à mardi, moi. (Elle confie le sèche-cheveux à une choriste.) Tu peux me le tenir une minute ? On se précipite, on se précipite… (Elle reboutonne correctement.) Comme ça qu’on perd du temps… Agnès – Dominique, c’est une bonne idée, le sèche-cheveux, pour faire flotter les drapeaux. (Vers Brigitte, en appuyant :) Pour pas qu’ils pendouillent ! Dominique – Hein ? Ils sont mouillés, les drapeaux ? Le chef – Je ne suis pas contre une soufflerie, à condition qu’elle soit silencieuse ! Dominique – A petite vitesse, on l’entend pas. Mais à petite vitesse, ça sèche tout juste le crâne d’un chauve. (à Jacqueline :) Tu peux brancher, s’il te plaît ? (L’autre cherche une prise, ira brancher près de la coulisse et redonnera l’appareil à Dominique, qui a fini de se reboutonner.) Vous n’aviez pas commencé ? Je peux me donner un coup vite fait ? Parce que moi, chanter en ébouriffée qui dégouline… Je ne suis pas une rockeuse, hein ! Le chef – (Il prend sur lui pour rester à peu près calme.) Ma chère, vos problèmes d’humidité capillaire n’ont pas à être traités sur une scène de concert. (L’incident est clos. Il met de l’ordre dans ses partitions.) Dominique – Bon. Alors tant pis si j’ai l’air d’un chien qui sort du ruisseau. (Et elle secoue fort la tête, comme pour chasser les dernières gouttelettes.) Jacqueline – Je débranche ? Dominique – Vous voulez pas voir ce que ça fait à vitesse moyenne ? (Regard impatient du chef, que Dominique prend pour une approbation. Elle déclenche le sèche-cheveux, mais comme celui-ci était dirigé innocemment vers le pupitre, c’est la catastrophe : les partitions s’envolent et s’éparpillent ! Plusieurs choristes se précipitent pour les ramasser, dans le désordre. Le chef, bras croisés face au public, tente de contenir son exaspération. Dominique n’éteint pas le sèche-cheveux, elle songe seulement à en changer l’orientation une fois que le mal est fait. Elle est tout de même navrée de l’incident.) Je suis désolée !... (Le chef fulmine.) C’est trop bruyant, comme ça ?... Le chef – Débranchez !!! (La préposée va vite arracher le fil. Les petites mains ont fini de ramasser les feuilles et les tendent au chef.) Dominique – C’est je sais pas combien de watts, ce machin là… Le chef – (prenant les partitions) Eh bien, grâce à Dominique, nous allons répéter le concert dans un ordre aléatoire. A moins qu’elle veuille bien reclasser les partitions ! Vincent – Et pourquoi pas l’ordre aléatoire ? Tous les pays à égalité dans un chapeau, et une main innocente tire au sort. Pourquoi toujours les Etats-Unis en premier et la France en final ? Commencer par le Burkina Faso et finir par le Mexique, après tout… Le chef – Vincent, l’ordre aléatoire, c’est tout simplement le désordre ! Le n’importe quoi n’importe comment, le sans queue ni tête, la confusion, l’anarchie ! Par la loi du hasard, c'est-à-dire l’absence de loi, le médiocre a toutes les chances de côtoyer, voire dominer le génie. C’est là votre conception de l’art ? Vincent – L’art avance autant par la fantaisie que par la rigueur. Une petite audace de temps en temps peut chasser un peu de poussière et d’ennui. Le chef – Nous en débattrons une autre fois, si vous le voulez bien. Vincent – Une autre fois. Ou jamais. Dominique – Alors, je vous les reclasse, ou pas ? Le chef – (fort) Bien sûr ! (Mais, méfiant, il se reprend.) Non, pas vous. Hubert, tu me les… (Il donne la liasse à Hubert, qui va tenter de tout ordonner.) Pendant ce temps, testez votre arme sur les drapeaux. Dominique – Ils ne sont pas montés, les drapeaux. Jacqueline – Je rebranche ? Brigitte – C’est Agnès qui les avait. Dominique – Faudrait les monter. Jacqueline – Je rebranche, hein. Brigitte – Agnès est grande, elle peut faire le poteau, pour tester. Agnès – (dépliant le drapeau américain) La potiche. Merci Brigitte. Jacqueline – J’ai rebranché. (Dominique déclenche le sèche-cheveux et se donne un petit coup d’air chaud sur la tête avant de braquer la soufflerie vers le drapeau.) Christian – Pour que ça marche, faut être très près. Et moi je trouve que ça fait un peu con comme image : tu hisses solennellement le drapeau, et tu vois le sèche-cheveux qui monte avec ! Juliette – On peut cacher des ventilateurs par terre derrière l’estrade. Christian – T’as intérêt à bien les orienter, si tu veux pas jouer à Marilyne Monroe au dessus de la bouche de métro ! Dominique – (Elle abandonne l’expérience et revient à sa coiffure en bougonnant.) Bon ben un sèche-cheveux, comme son nom l’indique, c’est fait pour sécher les cheveux, pas pour secouer les drapeaux. Christian – Remarque, ça pourrait être une idée, ça : les filles, à la place de vos jupes d’enterrement, là, vous mettez les drapeaux. En paréo. Et chacune, au moment de l’hymne du pays, elle hisse les couleurs ! (Il joint le geste à la parole, pour montrer la minijupe remontée bien haut.) Nadège – (aigre) Et il faut aussi que la culotte soit assortie ? Christian – Quelle culotte ? Brigitte – Oh, ce qu’il est lourd ! Hubert – Il manque l’hymne allemand… (Dominique a éteint son appareil.) Le chef – Comment cela ? Hubert – Il manque l’hymne allemand. Le chef – Il n’a pas pu s’envoler bien loin… Hubert – Sans doute, mais j’ai tout, sauf l’hymne allemand. Et il n’y a plus rien par terre. Peut-être l’as-tu oublié chez toi ? Le chef – Certainement pas. Il a dû glisser sous une estrade, je ne sais pas, cherchez… (Des choristes regardent attentivement par terre, dessous, derrière…) Vincent – Vous n’avez peut-être pas besoin de partition pour diriger… Le chef – Je préfère. Un chef de chœur doit avoir les partitions sur son pupitre. Et vous imaginez ça, vous : pour tous les pays, je dirige consciencieusement avec les partitions, mais pour l’Allemagne, non, je passe, le nez en l’air, ça chante tout seul. L’hymne allemand serait le seul à pouvoir se jouer détendu et approximatif. Vincent, ce n’est pas sérieux. Vincent – On ne vous le pardonnerait pas ? Juliette – Si vous craignez l’incident diplomatique, peut-être pourriez-vous, juste pour ce morceau, céder votre place à Vincent ? Il le connaît à fond, l’hymne allemand. Le chef – En voilà une idée ! Le chef profite de « Deutsche Vaterland » pour aller pisser et lance sa baguette au choriste lambda ! Vincent – Le chef offre un instant le commandement à un chanteur compétent et prouve ainsi son ouverture, sa confiance et sa reconnaissance du talent des autres. Le chef – Comment disiez-vous tout à l’heure ? Une petite audace pour chasser l’ennui et la poussière ? Vincent – En quelque sorte. Le chef – Eh bien il ne sera pas dit que le chef est hermétique à toute idée de réforme. Allez-y, prenez ma place, vous en mourez d’envie. Brigitte – Tu cèdes ?! Le chef – J’accepte de perdre cinq minutes de répétition. Je suis curieux de voir où va le navire quand le capitaine lâche la barre. .../...
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