Tournée d'adieux
Comédie en 3 actes 3 hommes, 11 femmes décor unique 90 minutes
Extrait
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Le bar de l’Avenir est à l’angle de l’impasse de l’avenir, en face du magasin des Pompes Funèbres. Sa patronne est une femme énergique qui lutte pour empêcher le déclin de son commerce. Le bistrot a ses habitués. Il y a notamment les deux employés des PFG, duo improbable de joyeux lurons en costumes lugubres, témoins compatissants de bien des douleurs, mais toujours à l’affût de plaisanteries plus ou moins discrètes. Quelques clientes aussi viennent régulièrement : une alcoolique joyeuse et collante qui se mêle de tout, une grande bourgeoise déchue, une dépressive qui vient chercher un peu de chaleur, une femme trompée et une femme trompeuse qui aiment venir bavarder loin de leurs foyers instables, une danseuse aux genoux trop fragiles… Une petite entreprise insolite tente aussi de survivre dans cette petite ville grise : une usine de ceintures et bretelles. Mais le marché se resserre, et l’effectif doit aussi se resserrer. Plusieurs femmes sont licenciées, et trois d’entre elles se retrouvent au bar de l’Avenir pour dire leur amertume. L’une est virulente, une autre est naïve et enfin il y a Monique, une forte personnalité qui voudrait saisir cette opportunité pour assouvir enfin sa vraie passion : la chanson. Au coin de l’impasse de l’Avenir, c’est donc tout un petit monde fragile qui va tenter d’éclairer des jours trop sombres. Chacun et chacune a des adieux à faire : adieu le travail, adieu l’amour, le rêve, la santé, l’alcool… Le bar va devenir un théâtre où vont s’échanger les idées les plus folles pour transformer les livres qui se ferment en pages qui se tournent.
La scène représente une partie d’une salle de café, pas très moderne. Le nombre de tables, de chaises et de banquettes peut varier selon les dimensions de la scène. Le comptoir est en coulisse côté jardin. Au lever de rideau, deux clients sont attablés face à face : Jacky et Francky. Ils ont la tenue triste, impeccable et réglementaire des employés des Pompes Funèbres en service. A l’arrière, Titine est assise face au public, son ballon de rouge presque vide sur sa table. Sur un côté se trouve la Marquise, grande femme distinguée et excentrique, mais dont les vêtements semblent tout de même plutôt défraîchis. Elle a un petit verre de liqueur. Francky – (Il appelle :) Elle dort, la patronne ? Jacky – Vaudrait mieux pas. Parce qu’on n’a quand même pas trop de temps. Francky – Mais si. T’inquiète, il va pas se sauver, ton macchabée… (Un temps.) Titine - (Elle appelle de même.) Elle dort, la patronne ? (Les hommes la regardent.) Moi j’ai tout mon temps, mais j’ai encore soif. (Fort) Le patronat, au lieu de servir le peuple, il doit compter sa caisse ! Non ? Gigi – (Off) C’est vite compté, la caisse, par les temps qui courent ! (Elle entre.) Un autre ? (Titine lui tend son verre vide.) Et vous, les Funèbres, comme d’habitude ? Deux bières ? Jacky – Avec deux croques ! (Il se marre un peu, Gigi sourit en haussant les épaules, et repart.) Titine – Vous en avez pas marre de faire toujours les mêmes blagues ? Francky – Non. C’est une contrainte du métier, ça. Un gars qui bosse aux Pompes Funèbres, il peut pas demander un jus d’orange et un sandwich. C’est forcément une bière et un croque. Marquise – Qui donc enterrez-vous, aujourd’hui ? Jacky – Un tordu. Titine – Ah. Vous lui avez fait un cercueil en L ? Francky – Non, en T. Dans un cimetière, c’est mieux si c’est hanté. Titine – Ah. Ça aussi, c’est une blague du métier ? Non mais pourquoi vous dîtes c’est un tordu ? Jacky – Le gars, il a voulu un vrai corbillard, à l’ancienne. A cheval. Le bruit des sabots, la charrette qui grince, le catafalque, Francky – le crottin. Jacky – Oui, pour que la veuve marche dedans. (La patronne est revenue. Elle sert les bières et le verre de rouge.) Merci. Alors qu’on a un Mercedes flambant neuf. Francky – Noir-gris-grenat. Gigi – Noir-gris-grenat. Des couleurs qui font rêver, c’est sûr. Marquise – Et le cortège est à l’ancienne, aussi ? Tout le monde habillé comme en 1900 ? Jacky – Non, quand même pas. C’est pas un bal costumé, non plus ! Francky – N’empêche que nous, ça nous complique le boulot. Le cheval, on n’a pas l’habitude. Gigi – Hé, faut pas exagérer, on ne vous demande pas de faire les jockeys ! Francky – Heureusement encore ! Non, mais moi je dis que pour les adieux, faut faire sobre. Jacky – Un quart d’heure de Mercedes, deux phrases de curé, une petite couronne : ça sert à rien de s’enliser dans le chagrin. Faut marquer le coup, je dis pas non… Francky – Sinon on n’aurait plus de boulot… Jacky – mais c’est pas bon d’en faire des longues cérémonies inoubliables. Titine – Vous, on sent que vos heures sup sont pas payées, hein ? Marquise – Les cérémonies, les commémorations, les hommages… Mon Dieu, tous ces rituels pour nourrir la nostalgie ! Ce besoin d’encombrer les livres de nos vies par des dizaines de marque-pages ! Moi, si je m’étais laissé rider par le souvenir et la solennité, je ne serais plus belle à voir ! Titine – Vous avez bien raison, Marquise. Avec tout ce qui vous est arrivé, beaucoup passeraient leur temps à se lamenter en regardant dans le rétro. Ou s’en remettraient à Dieu. Moi, je crois que je me serais mise à boire. (Marie entre. Elle a un imperméable assez moche, l’air triste et un pansement sur le menton. Elle boîte un peu.) Gigi – Bonjour ! Marie – (sans entrain) Bonjour. (Elle va s’asseoir à une table libre. Elle garde son imperméable.) Gigi – Vous prenez ? Marie – Un café. (Gigi sort. Les trois autres regardent la nouvelle avec un peu d’insistance. Un temps.) Je me suis coupée en me rasant. Titine – (Comme si elle le croyait :) Ah. Francky – (Sérieux aussi) C’est des choses qui arrivent… Marie – (soupir) Faut vraiment que j’arrête l’humour, ça marche jamais. Jacky – Ah si, c’était drôle. Mais nous on est pinces sans rire. Francky – Contrainte du métier : pas le droit de rigoler. Marie – Non, en fait, j’ai fait du cheval trop près d’une branche. Francky – Ah, c’est bien ce que je disais : le cheval, ça complique !... Titine – Je vous ai jamais vue ici, vous. Vous êtes du quartier ? Marie – Non. Je passais. J’ai vu « Bar de l’avenir ». Et juste en face, la boutique des Pompes Funèbres, au début de l’impasse de l’avenir. Impasse de l’avenir ! Je me suis dit : ça c’est une adresse pour toi. (La patronne revient avec le café.) Gigi – On a cherché longtemps pour trouver un nom attractif. Un café des sports, rue de la république, je suis sûre que vous ne vous seriez pas arrêtée. L’avenir, c’est un bon concept, comme on dit maintenant. Surtout avec les Funèbres en face, ça attire. Titine – Oui, ça fait un pôle de loisirs, quoi. Jacky – C’est vrai, les fossoyeurs, c’est porteur ! (Marie ne bronche pas. Les autres la regardent quelques instants.) Francky – (à Marie) Vous aussi, vous avez un métier avec interdiction de rigoler ? Marie – Au contraire. Caissière. J’ai l’obligation de sourire huit heures par jour. Alors en dehors du boulot, je me lâche : je fais la tronche. A peine bonjour et jamais merci. Gigi – (sèchement) Eh bien, le café c’est deux euros. Marie – (Un temps. Elle regarde Gigi.) Oui mais vous, là, vous êtes au boulot, faut être souriante. Gigi – Si je veux. Je suis chez moi. Et il y a des clients avec qui j’ai pas envie de perdre du temps en formalités. Marquise – Gigi, ne le prenez pas comme ça. Madame essayait peut-être encore un peu d’humour. Gigi – Pas net... Marie – Non, je vous avais dit : l’humour, j’arrête. Francky – Ou alors, pour renoncer aux bonjours et aux mercis, c’est que madame a des gros soucis. Marie – … En ce moment, il n’y a qu’une chose que je n’arrête pas de dire, c’est « adieu ». Gigi – Tant qu’on ne dit pas adieu aux adieux, c’est qu’on est encore vivant, et qu’il y a encore une petite place pour des sourires. (Elle ressort.) Marie – Mon chien s’est fait écraser, mon mari est parti, ma voiture m’a lâchée, et je ne digère plus les produits laitiers. Alors les sourires, c’est juste pour ne pas perdre le boulot. Titine – La loi des séries, ça. Et puis comme on dit : à toute chose malheur est bon. Enfin je crois. Une phrase dans le genre. Pas sûre de toujours bien comprendre le sens, mais ça se dit. Francky – Ça se dit. Après les enterrements, il y a les héritages. Titine – C’est ça. Faut positiver. Un chien en moins c’est une contrainte en moins, un mari qui part c’est la paix qui revient. Et voyez, moi, j’ai plus de voiture non plus (j’ai plus de permis) et comme vous je supporte pas le lait. Je vais à pied et je bois du vin : je positive ! Marie – Le ballon de rouge à la place du lait-fraise, ça peut s’envisager, même si je ne vois pas en quoi c’est positif. Mais à la place de mon mari, je prends quoi ? Titine – Un amant, tiens ! Marie – Ben voyons. Et je le trouve où ? Dans la boutique en face ? Francky – Vous pouvez essayer, si vous continuez à faire cette tête d’enterrement ! Marquise – Il n’est pas toujours nécessaire de remplacer ce qu’on perd. Quand j’ai perdu ma montre, je n’en ai pas racheté. Je vis très bien sans heure. Quand j’ai perdu mon mari, je n’en ai pas réclamé un autre ; à quoi bon ? Comme je perds tout… Nous sommes envahis d’êtres et d’objets qui ne sont que des chagrins en attente. Personnellement j’ai décidé de vieillir en ne remplaçant rien. Ma vie s’épure peu à peu. Marie – Ou s’appauvrit, peut-être. Marquise – Mon extérieur s’appauvrit. L’intérieur, je ne crois pas. Titine – La marquise elle-même, en tout cas, elle est irremplaçable ! Marquise, je vous comprends pas, mais je vous adore ! .../...
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